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1664 Millésime, Leffe IPA les raisons de la controverse décortiquées (World Beer Awards)

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Je ne comptais pas spécialement écrire un article sur l’interprétation des World Beer Awards cette année. Mais puisque les résultats sont tombés hier, plusieurs personnes m’ont demandé mon analyse de ces résultats qui, comme dans tous les concours, sont souvent sujet à la discussion.

Les World Beer Awards est une compétition internationale qui a pour but d’élire les meilleures échantillons reçus dans leur catégorie. Il existe trois grandes compétitions majeures au cours de l’année, la World Beer Cup, le Brussel Beer Challenge et les World Beer Awards. Souvent, ces compétitions qui visent à faire ressortir des bières d’excellence sont comparées aux résultats publiés par les sites de notation tels que Ratebeer ou BeerAdvocate dont la vocation à élire les meilleures bières du monde est comparable. A une différence près, les sites de notations disposent de l’échantillon mondial si tenté que la bière soit référencée sur le site tandis que les compétitions se cantonnent aux participants.

Dans ce monde où les consommateurs sont à la recherche de repères face à une offre importante et où les brasseurs cherchent à obtenir des titres qui peuvent se révéler très dynamisants pour les ventes, essayons d’offrir notre regard critique de blogueur passionné sur ces résultats. Tout en sachant, que nous avons déjà un point de vue bien établi sur la question, tentons tout de même de comprendre pourquoi certaines bières qui apparaissent aux yeux de nombreux dégustateurs insipides se retrouvent honorées d’une médaille d’or. Quelles sont les raisons de ces récompenses ? Décortiquons les résultats pour tenter de les expliquer.

Quelques bières industrielles dont la médaille a créé la stupeur !

Voici une liste des quelques médailles obtenues par les groupes industriels. Nous détaillerons ensuite les sujets de controverse.

En tête de liste, la 1664 Millésime est celle qui fait le plus parler d’elle. Elle remporte la médaille d’or dans la catégorie Bock mais aussi le titre de meilleure lager du monde au niveau supérieur (toutes lagers confondues).
Dans les Pale Ales, la Leffe Rituel 9° l’emporte en tant que meilleure Belgian Strong Pale Ale (Monde) et la Leffe Radieuse remporte une médaille d’or (Belgique).
Dans les Doubles Belges, la Leffe Brown gagne une médaille de Bronze (Belgique).
Dans les Czech Pale Lager, la Jupiler gagne une médaille de bronze (Belgique).
Dans les Lager noire, la Licorne Black pour la médaille d’argent et la Kronenbourg Wilfort pour la médaille de bronze (vous connaissez ?) (France).
Dans les Dortmunder, la Kronenbourg 1664 Gold pour la médaille de bronze (France).
Dans les Ambrées, la Beck’s Pale Ale avec une médaille de bronze (Allemagne).
Dans les Belgian Ale, la Grimbergen Ambrée remporte l’or (France).
Dans les Belgian Blond, la Omer Traditional Blond est la meilleure du monde et la Grimbergen Blonde remporte une médaille d’or (France).
Dans les Triples, la Grimbergen La Reserve remporte l’or (France) et la Leffe Tripel remporte le bronze (Belgique).
Dans les IPA, la Vedett IPA remporte l’or et la Leffe Royale Cascade IPA remporte la médaille d’argent (Belgique).

Voir toutes les médailles

Comment ces bières ont-elles obtenu des médailles ? 4 raisons pour l’expliquer

Raison n°1 : une participation onéreuse qui n’est pas à la portée de tout le monde

Pour concourir, il faut envoyer 12 bouteilles de ladite bière et payer des frais de participations qui s’élèvent à 180€ (par bière). Une modique somme pour les brasseurs industriels mais une somme importante pour les micro-brasseurs. Ces frais de participation qui sont importants pour l’organisation du concours peuvent toutefois se révéler dissuasifs pour une petite brasserie en devenir. Cela crée forcément un tri naturel par le portefeuille.

Malheureusement, on peut difficilement imaginer que les organisateurs puissent descendre le prix de la participation. On imagine que les frais d’organisation pour faire venir les palettes et les juges des quatre coins du monde doivent vite chiffrer.

Raison n°2 : une pluie de médailles, un manque de représentativité

C’est clairement une stratégie de la part du concours, la participation est assez chère, il faut que les candidats en aient pour leur argent. Plutôt que de chercher à être réellement représentatif en offrant des médailles légitimes, le concours a fait le choix de donner des médailles à tout le monde.

Jetez un oeil aux nombres de catégories ! Une des médailles les plus marquantes est celle de la Leffe Cascade IPA. Tous ceux qui l’ont goûté s’accordent à dire que nous sommes très loin d’une bonne IPA. En analysant cette médaille de plus près, on s’aperçoit qu’elle l’emporte dans une catégorie vide : les IPA produites sur le territoire belge. Quand on voit, qui plus est, que la médaille d’or revient à la Vedett IPA, on comprend immédiatement que le nombre de candidats dans la catégorie était très faible. Et pourtant, elles existent les bonnes IPA belges. De Dochter van de Korenaar crée une magnifique IPA par exemple mais il ne participe surement pas au concours.

Ce concours segmente beaucoup trop pour que les médailles aient une quelconque représentativité !

Raison n°3 : le nombre de participants par catégories n’est pas transparent

C’est le point que me fait le plus tiquer. Par respect des consommateurs, on devrait à minima avoir le droit de savoir combien de participants concourraient dans la catégorie en question. Le manque de transparence serait-il un moyen de dissimuler le manque de solidité de certaines médailles ?

Selon moi, pour être un minimum représentatif de ce qui se fait sur le marché, une médaille ne devrait être délivrée que s’il existe 5 fois plus de candidats que de médaillés. En gros, on ne devrait pas distribuer de médailles dans les catégories de moins de 15 candidats (si 3 médailles sont offertes).

Bien entendu, on devine très rapidement que ce n’est pas le cas.

Raison n°4 : la correspondance des styles n’est pas assez rigoureuse

Il y a 11 mois déjà, j’avais critiqué la compétition du Brussel Beer Challenge sur cet aspect là. Notons tout de même qu’il est très difficile de reconnaître qu’une bière appartienne bien à un style tant les différences sont parfois infimes. Pour avoir étudié de près les styles du BJCP, je reste toujours complètement con quand je dois faire la différence entre un Brown Porter et un Robust Porter. C’est totalement absurde et personne n’est capable de faire la différence à l’aveugle. Soit… le snobisme de la bière est tel qu’il est.

Prenons un exemple bluffant avec la 1664 Millésime. Notons tout de même que, si certaines médailles sont contestables, celle-ci est totalement méritée. A l’inverse d’une Leffe IPA qui l’emporte dans une catégorie vide, la 1664 Millésime – une bière industrielle qui n’est d’ailleurs pas déplaisante – gagne le titre de meilleure lager du monde. Ceci signifie qu’elle a gagné d’abord dans son pays (la France, pas difficile vous me direz) puis ensuite dans son style dans le monde entier et enfin parmi tous les styles de lager (doppelbock, czech pilsner, american lite lager…). Elle était en compétition avec des centaines de bières et la dégustation à l’aveugle l’a désignée reine.

D’ailleurs cette fameuse 1664 Millésime avait remporté une médaille au Brussel Beer Challenge 2014. Chose qui m’avait d’ailleurs agacé car cette bière concourrait dans une catégorie déserte « les bières de spécialités » tandis qu’elle n’avait rien à faire dans cette catégorie qui regroupe des produits originaux : bière au seigle ou encore au blé noir par exemple.

Alors oui, la Millésime est une bonne bière mais aujourd’hui, la « bière de spécialité » d’il y a 11 mois se transforme en « bock ». Une catégorie qui correspond déjà beaucoup mieux à cette bière légèrement ambrée à 6,7%. Malgré cela, si l’on veut être rigoureux, un bock est brassé avec du malt Munich ou Vienna voire même un peu de malt foncé. Hors, cette bière « brassée à l’orge de Printemps »  (épi d’orge à 2 rangées) ne contient ni de Munich, ni de Vienna (je ne suis pas 100% formel là dessus mais je peux l’assurer à 95%). En gros, ce n’est pas un Bock !

Notons cependant l’effort de Kronenbourg sur cette compétition pour avoir tenté de coller aux styles. Malheureusement, les styles montrent une nouvelle fois leurs limites. Un exemple plus éloquent est la 1664 Gold qui remporte une médaille de bronze ridicule dans la catégorie « Dortmunder » de France. Il n’y a d’ailleurs pas d’or ni d’argent dans cette catégorie. Alors, pourquoi le bronze ? Pas assez bonne pour l’or ? Trop peu de candidats ? En effet, combien de Dortmunder sont brassées en France ? Combien y avait-il de bières dans cette catégorie ? Ce style en déclin dans son propre pays qu’est l’Allemagne, se distingue par l’utilisation des houblons nobles allemands ou tchèques. Originalement c’est une lager allemande un peu plus forte en alcool, en amertume, dont les arômes de houblons nobles sont notables.

Quoiqu’il en soit, la 1664 Gold n’a rien d’une Dortmunder.

Conclusion: les styles montrent leurs limites

Mettons nous à la place de Kronenbourg. Je veux participer au concours avec ma 1664 Gold. Le casse-tête débute, il faut que je place ma bière dans une grille de styles dont on sent clairement l’inspiration américaine et qui montre une rigidité particulièrement solide.

A priori, pour cette lager à 6,1% d’alcool, j’aurais dit que la catégorie la plus adéquate aurait été « Premium American Lager ». Malgré tout, cela m’embête parce que notre bière chez Kronenbourg n’a rien d’Américain ! Tiens finalement, il y a un style de lager un peu forte en alcool qui vient d’Allemagne, il s’appelle Dormunder. C’est plus prêt l’Allemagne quand même. On est à 30 kilomètres en bagnole.

Tadaaaaa…. ! La 1664 Gold concourt en tant que Dortmunder française et vient, sans le savoir de s’assurer une médaille aux WBA dans la catégorie fantomatique d’un concours généreux. Messieurs les brasseurs, vous savez comment gagner une médaille.

Un exemple qui montre clairement les limites, premièrement de ce type de concours – bien que des axes d’amélioration soient clairement envisageables notamment sur la transparence du nombre de candidatures – et deuxièmement des styles brassicoles qui une nouvelle fois montre clairement leurs limites en n’offrant aucune place aux brasseurs qui ne brassent pas pour les styles. Et ils ont finalement bien raison ! La raison d’être du brasseur artisanal n’est-elle pas une créativité sans limites à l’effigie du goût ? Pourquoi de telles cases devraient-elles brider cette créativité ?

Terminons par une petite citation de notre ami Daniel Thiriez qui vient finalement conclure à la perfection cet article  :

Les concours, c’est formidable. Surtout pour les organisateurs et les jurés. Pour les brasseurs et les consommateurs, je ne vois pas l’intérêt.

Image à la une: escapecrate.co.uk

1664 Millésime, Leffe IPA les raisons de la controverse décortiquées (World Beer Awards)
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A propos de Thomas

Dès sa plus tendre enfance, Thomas a été un enfant choyé par ses proches et amis. Il est important de savoir que "Bartom", son pseudo, vient de sa fréquentation assidue des bars. Voir la description complète de Thomas→

7 commentaires to “1664 Millésime, Leffe IPA les raisons de la controverse décortiquées (World Beer Awards)”

  1. On voit comment les équipes marketing de ces groupes ont sentit le vent tourner et tentent de récupérer le mouvement entamé par les brasseries artisanales. Pitoyable !
    Ces médailles et prix ne valent rien. Personnellement, je ne me fie qu’à l’avis de mon revendeur local, et à mon palais. Le reste c’est du marketing de bas étage.

  2. Simon@corrections a dit :
    septembre 25, 2015 at 3:51

    Ce concours segmente beaucoup trop pour que les médailles est une quelconque représentativité !
    *aient

    Pour avoir étudier de près les styles du BJCP
    *étudié

    La 1664 Gold concoure en tant que
    *concourt

    Sinon, sur le fond de l’article, je suis assez d’accord, et la citation de M Thiriez est des plus justes à mon sens.

    Avec des bières pareilles qui gagnent autant de médilles, encore u concours brassicole qui met sa crédibilité en péril.

  3. Monsieur G a dit :
    septembre 25, 2015 at 8:49

    Pour le Wilfort, je l’avais découverte par hasard dans un restau à Strasbourg, sans que le brasseur ne soit indiqué sur la carte. Quand je vois arriver la bouteille estampillée Kronenbourg, je tique, mais bon, après tout pourquoi pas (j’ai été agréablement surpris par la Tigre Bock, du même brasseur, alors que je partais avec un a priori négatif)… Mais en bouche, beurk: de l’eau foncée, pas de corps, pas d’amertume. Rien… Donner une médaille à cette bière, ça me paraît fort peu mérité. Marrant de la voir concourir dans la même catégorie que la Licorne Black (que j’imaginais être de fermentation haute), vachement épaisse et sucrée, mais pas à mon goût non plus cependant.

    • Wilfort et Licorne Black, surement les 2 dernières de toutes cette liste à laquelle j’aurais donné des médailles…

      • Monsieur G a dit :
        septembre 28, 2015 at 6:30

        Tout à fait d’accord. D’autant plus qu’il y a quelques trucs pas mal dans la même catégorie, ailleurs en Europe et dans le monde. Je suppose qu’en France, il n’y avait que deux participants (sans rire): n’importe quelle brune (très) bas de gamme serait meilleure que la wilfort, et ça expliquerait qu’il n’y ait pas de médaille d’or, il aurait fallu un troisième candidat…

  4. AssKicker@l00s3r a dit :
    octobre 16, 2015 at 12:26

    Surtout que la Licorne Black n’est qu’une pils avec du caramel dedans (dixit un pote qui bosse dans la brasserie) donc ouais, c’est vraiment effarant de la voir repartir avec une médaille. Et vu comme la brasserie la met en avant d’un point de vue marketing, ils ne vont pas se faire prier pour scander leur trophée sur les toits.

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